
Réparer des franges usées sur un tapis d’Orient
Ce que l’on prend pour une simple finition est en réalité la charpente du tapis qui dépasse : les franges sont les extrémités des fils de chaîne, tendus sur le métier pendant le tissage, qui traversent le tapis d’un bout à l’autre et portent tous ses nœuds. Quand elles s’usent, le tapis se défait par ses extrémités, un rang après l’autre. Voici comment lire l’état de vos franges, ce qu’il vaut mieux ne pas tenter soi-même, comment se déroule en général une reprise et dans quels cas une estimation aide à choisir.
Ce que retiennent les franges
Un tapis repose sur une charpente : la chaîne, faite de fils tendus dans la longueur, et la trame, des fils passés en largeur entre deux rangées de nœuds pour les serrer. Aux deux extrémités, beaucoup de tisserands arrêtent l’ouvrage par une bande plus ou moins large tissée sans velours, à la manière d’un kilim : c’est ce que le métier appelle le chef. Au-delà, les fils de chaîne laissés libres, parfois noués en bouquets ou tressés, forment les franges.
Tant que le chef et les franges tiennent, le dernier rang de nœuds reste bloqué. Quand ils s’usent, la trame n’est plus retenue, les nœuds de l’extrémité se desserrent et les brins de velours finissent par glisser hors de la chaîne. L’usure gagne alors la bordure du dessin. Signes d’alerte :
- Franges raccourcies de façon inégale, cassantes ou effilochées
- Bande tissée de l’extrémité amincie, voire disparue
- Nœuds du dernier rang qui se détachent sous la main
- Bordure du dessin entamée sur quelques rangs
- Franges jaunies, brunies ou teintées par une couleur voisine
Pourquoi elles s’abîment
Les franges sont en première ligne. L’aspirateur les happe, les tord puis les casse ; les pas les écrasent contre le sol ; un tapis tiré par une extrémité ou replié sous un meuble les fatigue vite. Les chiots et les chats les mâchonnent. Sur une chaîne de coton blanc, la saleté se voit aussi plus vite aux franges que dans la laine, qui en contient pourtant autant.
Leur couleur change pour d’autres raisons. Un coton qui reste humide et sèche lentement fait remonter en surface des matières brunes contenues dans la fibre : c’est le brunissement, fréquent après un lavage mal séché ou un dégât des eaux. Une teinture du velours qui dégorge, souvent un rouge ou un bleu sombre, peut aussi déteindre sur des franges claires.
Chez vous : ce qui aide et ce qui aggrave
Arrêtez l’aspirateur au chef, ou passez sur les franges à faible puissance avec une buse sans brosse. Démêlez-les parfois à la main. Si une extrémité est déjà ouverte, éloignez-la du passage en attendant la réparation. Quelques gestes, en revanche, font plus de mal que de bien :
- Couper les franges au ras du chef, ce qui laisse la chaîne sans arrêt
- Les blanchir à l’eau de Javel, qui rend le coton cassant
- Tirer sur un fil qui dépasse : c’est souvent une chaîne encore utile
- Coller ou coudre à la machine une frange du commerce
- Nouer soi-même les extrémités avec une ficelle ou un fil synthétique
La reprise en atelier, du simple arrêt à la réfection
Le travail commence en général par un lavage : on n’assortit pas un fil de reprise à des franges grises de poussière, et le brunissement s’atténue souvent à ce stade, sans toujours disparaître. Le restaurateur choisit ensuite le niveau d’intervention selon ce qui reste de la chaîne.
Quand les franges sont courtes mais que le chef existe, un arrêt suffit : un point de surjet ou de boutonnière, à la laine ou au coton, enserre le dernier rang de nœuds et quelques fils de trame pour que plus rien ne file. C’est l’intervention habituelle, et elle conserve ce qui reste des franges d’origine.
Si le chef a disparu, il faut d’abord le retisser en passant une trame neuve entre les fils de chaîne encore assez longs. Lorsque la chaîne elle-même manque, la réfection des franges consiste à glisser de nouveaux fils dans la fondation, le long des anciens, puis à les nouer comme à l’origine : un travail long, réservé aux pièces qui en valent la peine.
Coton, laine ou soie : des franges qui ne se traitent pas pareil
Les tapis persans de ville, de Kashan, Tabriz, Naïn ou Ispahan, sont le plus souvent noués sur une chaîne de coton : franges blanches, fines, sensibles au brunissement, que l’on reprend avec un coton de même grosseur. Beaucoup de tapis de nomades et de tribus, comme une bonne partie des tapis du Caucase, ont une chaîne de laine : franges crème, plus souples, précédées, sur bien des Kazak, d’une large bande tissée à rayures de couleur. La reprise se fait alors à la laine.
Les tapis de soie très fins, certains Qom notamment, ont une chaîne de soie, donc des franges de soie qui demandent un fil de même nature. Sur un kilim, tissé à plat, il n’y a pas de velours à retenir, mais la trame se défait à partir du bout et se reprend par tissage. Enfin, sur un tapis mécanique, la frange est souvent un galon cousu une fois le tapis fini, détail qui trahit d’ailleurs sa fabrication.
Questions fréquentes
Peut-on simplement coudre des franges neuves ?
C’est possible : une frange toute faite, cousue main sous l’extrémité, est une solution d’aspect, réversible. Mais elle cache l’usure sans empêcher les nœuds de partir si le dernier rang n’a pas été bloqué au préalable. Sur un tapis courant, l’arrêt complété d’une frange cousue peut suffire ; sur une pièce de qualité, on préfère garder les franges d’origine ou les reconstituer dans la fondation.
Mes franges ont jauni : un lavage les rendra-t-il blanches ?
Souvent en partie. Si le jaunissement vient de la saleté, un lavage complet suivi d’un séchage rapide le réduit nettement. S’il s’agit d’un brunissement du coton ou d’une couleur qui a déteint, le résultat est plus incertain. Évitez dans tous les cas l’eau de Javel : elle fragilise les fibres, et sur un tapis ancien, des franges d’un blanc vif jureraient avec la patine de la laine.
Faut-il refaire les franges avant de vendre un tapis ?
Pas nécessairement. Un acheteur professionnel sait évaluer une extrémité usée et le travail qu’elle demande. En revanche, couper les franges ou les remplacer à la hâte modifie le tapis pour de bon et peut réduire sa valeur de revente. Demandez d’abord une estimation, sur photos des deux extrémités et du dos : elle dira si un simple arrêt mérite d’être fait avant la vente.
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